Le 7 septembre 1945 : l’aube d’une Vallée libre
Ces derniers jours, j’ai participé à plusieurs comices à travers notre belle Vallée. Je me suis notamment rendu à Éresaz (Émarèse) et à Gaby, villages natals de deux grandes personnalités de l’histoire valdôtaine : l’abbé J. M. Trèves et Mons. J. J. Stévenin. Deux piliers de la pensée fédéraliste et deux combattants de la Cause valdôtaine.
L’abbé Trèves, en particulier, fut un défenseur acharné du particularisme valdôtain et de la langue française durant le ventennio fasciste : une période où la tentative d’uniformisation et le centralisme romain se manifestèrent avec une violence particulière.
Dans un article du 3 octobre 1940 de La Provincia di Aosta – journal fasciste – sous le titre « Proposta di italianizzazione dell’onomastica. Il problema della razza – Italianizzare i nomi e i cognomi », on pouvait lire :
"Vogliamo arrivare a non più sporcarci la bocca chiamando un italiano con un nome straniero. Non vogliamo più che gli italiani siano assoggettati a fare delle smorfie lascive per pronunciare il nome di un connazionale, e, soprattutto non vogliamo più che l'erre moscia insozzi, nel nome, la persona di un italiano del tempo di Mussolini. È quindi l'ora di provvedere. È ora di cambiare tutto ciò che non va, tutto ciò che offende la nostra personalità. "
Des paroles obscènes, une insulte à notre histoire, qui auraient dû, déjà à l’époque, faire tressaillir d’orgueil chaque Valdôtain. Mais il n’en fut rien : l’attrait pour le leader du moment exerça un sortilège sur beaucoup.
Trèves et Stévenin s’opposèrent toujours à ces contraintes. Trèves, en particulier, continua de prononcer ses homélies en français, même en présence des milices fascistes, qui assistaient à ses Messes pour le dissuader d’utiliser la langue française. « Pel bene delle anime, pel bene della religione, pel bene della patria farete le prediche in italiano», lui disaient-ils.
Tous deux, membres actifs de la Ligue Valdôtaine, l’abandonnèrent lorsque sa direction – en particulier Ansèlme Réan – adhéra au fascisme. Un document très intéressant, reproduit en extrait dans le livre de Mario Trèves « L’abbé J. M. Trèves – le parcours d’un Valdotain », est le memento électoral de Réan, qui écrit à Trèves pour le convaincre de la nécessité de soutenir le parti fasciste aux élections de 1924. En quelques lignes, en parlant de religion maquillée d’intérêts personnels, mélangée si brutalement à des calculs politiques de mauvais aloi, il affirme :
Les Valdotains ne doivent pas, en Italie, faire tache noire avec les ennemis du gouvernemt.
Une phrase qui a immédiatement résonné familièrement à mes oreilles. En effet, près de cent ans plus tard, des mots semblables ont été répétés plus d’une fois dans nos débats, y compris publiquement au Conseil de la Vallée, par qui soutenaient que ceux qui assumaient la responsabilité de ne pas conclure un accord avec la droite porteraient aussi la responsabilité de conduire la Vallée d’Aoste à la ruine.
Je m’en souviens très bien. Heureusement, la politique a la mémoire courte.
Un autre document tout aussi intéressant est la lettre d’un jeune Émile Chanoux à Trèves, dans laquelle il exprime toute son indignation face à la prise de position favorable au fascisme de Réan.
Après la fin peu glorieuse de la Ligue, l’abbé Trèves, avec le jeune Chanoux, fonda la Jeune Vallée d’Aoste, qui poursuivit la lutte de résistance contre toute volonté oppressive – en particulier fasciste – jusqu’à la mort de l’abbé d’Éresaz, survenue seulement quelques années avant le martyre de Chanoux.
Le 7 septembre 1945, exactement il y a quatre-vingts ans, furent promulgués les décrets législatifs du Lieutenant du Royaume qui reconnaissaient – après des siècles de controverses – pour la première fois officiellement des formes particulières d’autonomie à la Vallée d’Aoste. Je ne veux évidemment pas ici déranger la Charte des Franchises ni le Conseil des Commis.
Cette étape importante, motivée aussi par la crainte du CLN face aux tendances annexionnistes d’abord vers la Suisse puis vers la France, ne fut pas accueillie comme le résultat espéré. Elle fut au contraire à l’origine de grandes manifestations populaires, d’un sursaut collectif, qui conduisirent quelques jours plus tard à la naissance de l’Union Valdôtaine.
Parmi les signataires de l’acte de fondation de l’Union Valdôtaine. du 13 septembre 1945 – que nous commémorerons dans quelques jours à Aoste – figuraient également J. J. Stévenin et le chanoine J. Bréan, fidèle ami et successeur de la pensée de l’abbé Trèves.
Qui sait si les Valdôtains rallumeront cette flamme, née de la fierté d’être Valdôtains, sans se laisser ensorceler par les leaders du moment.

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