Il y a des semaines où des rendez-vous apparemment très différents finissent par dialoguer entre eux.
Ces derniers jours, j’ai eu l’occasion de participer à l’ouverture d’une nouvelle année scolaire et, presque au même moment, de célébrer les trente ans du siège de la Bibliothèque régionale d’Aoste.
Une école et une bibliothèque.
Deux lieux très différents, mais unis par quelque chose d’essentiel : ce sont des lieux où une communauté construit, conserve et transmet la connaissance. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’ils sont aussi, au sens le plus profond du terme, des lieux de liberté.
Nous avons l’habitude de considérer la culture comme quelque chose qui enrichit notre vie. Et c’est évidemment vrai. Un livre, une langue, la musique, la connaissance de l’histoire, la capacité de comprendre une œuvre d’art ou un phénomène scientifique élargissent notre horizon.
Mais je crois qu’il y a quelque chose d’encore plus important.
La culture n’est pas simplement un ornement de la liberté. Elle est l’une des conditions qui la rendent possible.
Car être libre ne signifie pas seulement pouvoir choisir. Cela signifie posséder les outils nécessaires pour comprendre entre quoi et quoi nous choisissons.
Cela signifie savoir distinguer un fait d’une opinion, reconnaître une manipulation, remettre en question ce qui nous est dit, comprendre les raisons des autres et construire les nôtres.
En d’autres termes, cela signifie être capables de penser.
Et c’est peut-être là la fonction la plus haute de l’école : non pas remettre aux jeunes un catalogue de réponses, mais leur donner les instruments nécessaires pour continuer à poser des questions.
En m’adressant ces derniers jours aux élèves d’une école qui porte le nom de l’abbé Joseph-Marie Trèves, je me suis une nouvelle fois souvenu du lien profond qu’il avait compris entre éducation et liberté.
Trèves s’est battu contre l’analphabétisme, il a défendu les écoles des villages, la langue et la culture valdôtaines et, à travers la Jeune Vallée d’Aoste, il avait compris combien il était important de s’adresser précisément aux jeunes, en les éduquant à la liberté, à la démocratie et à la conscience de leur identité.
C’est une leçon qui me paraît encore aujourd’hui d’une grande actualité.
Lorsqu’un pouvoir autoritaire veut réduire les espaces de liberté, il commence rarement uniquement par les institutions. Il commence souvent par les mots, par l’information, par l’école, par les livres, par la possibilité de connaître sa propre histoire. Il cherche à simplifier la réalité, à imposer un récit unique, à rendre les personnes moins capables de lire de manière critique ce qui se passe autour d’elles.
Il serait évidemment erroné et disproportionné de superposer des épisodes historiques aussi dramatiques aux choix de notre temps. Mais cette histoire devrait justement nous rendre particulièrement attentifs chaque fois que l’espace public consacré à la connaissance se réduit.
C’est pourquoi je regarde aussi avec préoccupation la récente décision de la Rai de mettre fin au modèle de la chaîne télévisée Rai Scuola, en transférant son offre vers la nouvelle plateforme numérique RaiPlay Scuola e Learning. La Rai explique, de manière compréhensible, vouloir porter ces contenus là où les jeunes les recherchent aujourd’hui et précise que l’offre éducative ne sera pas supprimée. Mais une question demeure : sommes-nous vraiment certains que le service public doive renoncer à un espace télévisé entièrement identifiable, consacré à l’école, à la connaissance et à la vulgarisation ?
Les choix éditoriaux disent, inévitablement, ce qu’une société considère comme important.
Le même raisonnement vaut pour les bibliothèques.
L’histoire de la Bibliothèque régionale traverse près de deux siècles d’histoire valdôtaine : de l’intuition de Félix Orsières, au XIXe siècle, à la détermination de Jules Brocherel dans l’après-guerre, jusqu’à la construction du siège qui célèbre aujourd’hui ses trente ans.
Mais au-delà des dates, ce qui compte est l’idée qui se trouve à la base de cette histoire : la connaissance doit être accessible à tous.
Une bibliothèque publique affirme un principe très simple et profondément démocratique : les livres, les idées, l’histoire, le savoir n’appartiennent pas à quelques-uns.
Une bibliothèque ne sert pas à nous dire ce que nous devons penser.
Elle sert à nous mettre dans les conditions de pouvoir penser.
L’école et la bibliothèque deviennent ainsi deux facettes d’une même responsabilité publique.
Mais il existe un troisième élément qui les relie : la mémoire.
Connaître l’histoire ne signifie pas la célébrer de manière acritique. Cela signifie au contraire disposer des outils nécessaires pour l’interroger.
Une communauté qui oublie son histoire ne devient pas nécessairement plus moderne. Elle devient simplement plus fragile, parce qu’elle perd la capacité de comprendre d’où viennent ses institutions, ses choix et même les conflits qui l’ont traversée.
Cela vaut tout particulièrement pour la Vallée d’Aoste.
Notre Autonomie n’est pas née soudainement d’une norme juridique. Derrière elle existe une histoire de langue, de culture, d’institutions locales, de revendications, de Résistance et de femmes et d’hommes qui ont imaginé une autre manière d’organiser la vie collective.
Et il y a une date qui, au moment même où j’écris ces lignes, revient.
Demain, 13 septembre, nous célébrerons le quatre-vingt-unième anniversaire de la fondation de l’Union Valdôtaine.
En septembre 1945, au lendemain de la guerre et de la dictature fasciste, la naissance de l’Union a lié dès l’origine la revendication autonomiste à la défense de la spécificité linguistique et culturelle de la Vallée d’Aoste, en recueillant l’héritage d’un parcours dont Trèves, Chanoux et le mouvement autonomiste et antifasciste valdôtain avaient été parmi les protagonistes.
Au-delà des appartenances et des événements politiques qui ont suivi, je crois que cette date continue de nous rappeler quelque chose d’essentiel.
Avant d’être un ensemble de compétences administratives, l’Autonomie est une conscience de soi.
Et cette conscience ne se conserve pas par inertie.
Elle a besoin d’être continuellement nourrie par la connaissance de notre histoire, de nos langues, de notre littérature, des parcours des femmes et des hommes qui nous ont précédés. Mais elle doit être une connaissance vivante, capable de se confronter au présent et au monde.
Car l’identité ne signifie pas se refermer.
C’est probablement là le défi qui se trouve aujourd’hui devant nous.
Nous vivons à une époque où nous disposons d’une quantité d’informations qu’aucune génération avant nous n’aurait pu imaginer. Le problème n’est donc plus seulement d’avoir accès aux informations.
Le problème est de savoir qu’en faire.
L’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les outils numériques multiplient considérablement les possibilités de connaître, mais ils rendent encore plus nécessaire la capacité de vérifier, de comparer, d’approfondir.
Il y a même un paradoxe : plus nous avons d’informations à notre disposition, plus nous avons besoin de culture.
Car l’information nous dit quelque chose.
La culture nous permet de la comprendre, de la mettre en relation avec d’autres connaissances, d’en douter lorsque cela est nécessaire et, enfin, de nous former un jugement.
Et sans jugement, il n’y a pas de véritable liberté.
Voilà pourquoi investir dans l’école, dans les bibliothèques, dans les musées, dans la musique, dans la recherche, dans nos langues et dans la connaissance de l’histoire ne signifie pas s’occuper de quelque chose de secondaire par rapport aux grands problèmes de la société.
Cela signifie travailler sur les fondations.
Car une démocratie peut inscrire dans ses lois tous les droits qu’elle souhaite. Mais ces droits ne deviennent réellement solides que lorsqu’il existe des citoyens capables de les comprendre, de les exercer et de les défendre.
C’est peut-être précisément ce fil qui relie une école qui rouvre ses portes en septembre, une bibliothèque qui célèbre les trente ans de son siège et une date lointaine comme le 13 septembre 1945.
La liberté ne s’hérite pas une fois pour toutes.
Chaque génération doit réapprendre à la reconnaître, à la comprendre et à la préserver.
Et pour cela, elle a besoin, avant toute chose, de culture.