Le printemps est toujours un moment particulièrement vivant pour la culture valdôtaine. C’est la saison de la musique, des chorales, des fanfares, des groupes folkloriques, des rencontres qui renouvellent, année après année, un patrimoine fait de mémoire, d’appartenance et de transmission.

Le début du mois de juin porte aussi avec lui l’un des rendez-vous les plus importants pour notre identité: le Concours Cerlogne. Depuis plus de soixante ans, ce concours scolaire consacré au patois, à notre francoprovençal, réunit enfants, enseignants et communautés autour d’une langue qui est bien plus qu’un moyen de communication. Elle est une manière de regarder le monde, de nommer les choses, de raconter la montagne, le travail, la famille, la fête, la vie quotidienne.

Ces derniers jours, j’ai eu la chance de participer à plusieurs initiatives de ce type. Des occasions institutionnelles, bien sûr, mais surtout des moments humains, qui montrent à quel point la culture valdôtaine est encore vivante et capable d’émouvoir. Et qui rappellent, en même temps, combien elle a besoin d’attention, de soin et de choix courageux.

Lors des journées finales du Concours Cerlogne, cette année à Saint-Vincent, il était impossible de ne pas être ému devant près de deux mille participants entre élèves, enseignants et accompagnateurs. Voir tant de jeunes travailler autour du patois, des traditions, des jeux et des mots de notre civilisation alpine, c’est voir une partie essentielle de l’avenir de la Vallée d’Aoste.

Je me souviens encore de l’une des premières éditions auxquelles j’ai participé enfant, peut-être la vingt-et-unième ou la vingt-deuxième, à Verrayes, en 1983-1984, lors de l’inauguration de la nouvelle école maternelle. J’étais en première année d’école maternelle. Aujourd’hui, nous avons célébré la soixante-quatrième édition : un signe, peut-être, que le temps passe pour moi, mais aussi que certaines expériences restent en nous toute la vie.

L’esprit du Concours est resté le même : celui de la recherche, de la participation, de la fête communautaire, de l’école qui aide les jeunes à découvrir d’où ils viennent. C’est l’esprit de l’Abbé Jean-Baptiste Cerlogne, de la dignité reconnue à la langue du peuple, de la volonté de ne pas laisser le patois devenir seulement un objet d’étude ou un souvenir nostalgique. Cette année, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, ce message prend une valeur encore plus actuelle : la meilleure façon d’honorer Cerlogne est de faire en sorte que le patois continue à être parlé, étudié, aimé et transmis.

Et pourtant, nous ne pouvons pas nous cacher la réalité. Le nombre d’enfants qui parlent patois dans la vie quotidienne a fortement diminué. Le patois est encore aimé, souvent revendiqué, étudié et valorisé, mais il est de moins en moins une langue spontanée, une langue de la maison, une langue de l’enfance.

Je me suis souvent demandé ce que nous pouvons faire pour préserver réellement ce patrimoine. Non pas un folklore de carte postale, mais une richesse linguistique et anthropologique reconnue bien au-delà de nos frontières, grâce à sa profondeur, ses variantes et son lien intime avec les communautés alpines.

La réponse ne peut pas être unique. Un événement ne suffit pas. Une célébration ne suffit pas. Une loi elle-même ne suffit pas, si ensuite la langue ne trouve pas de véritables espaces de vie.

Une langue vit seulement si on la parle.

Cela vaut pour le patois et cela vaut aussi pour le français.

Cette même semaine, j’ai eu l’honneur de participer, au Fort de Bard, à la troisième réunion du Comité de coopération frontalière franco-italien, dans le cadre du Traité du Quirinal. L’Italie et la France, avec les ministres des deux Républiques et les délégations des territoires frontaliers, y ont échangé sur des thèmes essentiels : les transports, les liaisons internationales, la mobilité alpine, la santé, les jeunes, la formation, l’économie, le climat et la gestion des ressources hydriques.

Pour la Vallée d’Aoste, la question des liaisons est évidemment centrale : le Mont-Blanc, le débat sur le doublement du tunnel, la nécessité de relations efficaces et durables entre territoires alpins concernent le travail, le tourisme, l’environnement, la sécurité et notre capacité à rester connectés à l’Europe.

Mais à Bard, il a également été question de culture et de francophonie. Et pour nous, ce n’est pas un thème accessoire.

Le français est la langue de notre histoire, il est notre langue. Il a profondément contribué à la construction de l’identité valdôtaine. Mais là aussi, une question s’impose : comment faire pour que le français redevienne non seulement une langue étudiée à l’école, mais une langue vivante ?

Car le français aussi risque d’être aimé de manière abstraite et pratiqué trop peu. Il risque de rester confiné aux programmes scolaires, aux cérémonies, aux documents officiels. Tout cela est important, mais ne suffit pas.

Nous avons lancé plusieurs initiatives avec la présidence de la Région. Nous travaillons notamment à la retransmission d’une partie significative de l’offre de France Télévisions en Vallée d’Aoste. C’est une étape importante : ramener le français dans la vie quotidienne, dans les foyers, dans les habitudes, non comme un exercice, mais comme une présence naturelle.

Mais cela ne suffit pas.

Nous renforcerons aussi l’offre d’événements francophones, déjà très riche grâce au travail de nombreuses institutions, associations, écoles et réalités du territoire. Mais, là encore, cela ne suffit pas.

Nous devons partir de la base. Nous devons repartir de l’école.

Nous travaillons pour réintroduire de manière structurée, dans les programmes scolaires, la culture valdôtaine : la civilisation valdôtaine. Non comme une parenthèse folklorique, mais comme une partie intégrante de la formation de nos jeunes.

Corrado Gex l’avait compris avec une grande lucidité : pour aimer quelque chose, il faut d’abord le connaître. On ne peut pas demander aux jeunes de défendre une culture qu’ils n’ont pas eu la possibilité de rencontrer réellement.

On ne peut pas leur demander de se sentir partie d’une histoire si cette histoire n’est pas racontée, expliquée, vécue.

Aujourd’hui, beaucoup repose sur la sensibilité de nos enseignants. Et il faut le dire clairement : en Vallée d’Aoste, nous avons des enseignants remarquables, passionnés, capables de construire des parcours de grande qualité. Mais nous ne pouvons pas tout laisser à l’initiative individuelle. Il faut une solution organique.

C’est pourquoi nous avons prévu de nouveaux détachements d’enseignants consacrés à cet objectif et une réorganisation globale, avec une coordination générale. L’objectif est de construire des matériaux, des parcours et des outils cohérents, capables d’accompagner les écoles et d’offrir aux élèves une connaissance plus profonde de la Vallée d’Aoste : son histoire, ses langues, ses institutions, ses traditions, sa géographie humaine, son ancrage alpin et européen.

Au cours de ces premiers mois de mandat, j’ai trouvé un grand intérêt de la part des institutions françaises pour notre réalité. La Vallée d’Aoste est parfois moins connue qu’elle ne le mérite, mais chaque rencontre devient une occasion. Des ambassadeurs français à l’attention précieuse de la ministre Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, nous avons trouvé des interlocuteurs attentifs et des partenaires précieux.

Nous devons maintenant transformer cet intérêt en projets : échanges scolaires, initiatives culturelles, coopération institutionnelle, présence médiatique, formation, occasions concrètes pour nos jeunes.

La sauvegarde du patois et la relance du français ne sont pas deux combats séparés. Ce sont deux dimensions d’une même responsabilité : faire en sorte que la Vallée d’Aoste ne perde pas son originalité.

Ces deux dimensions ont besoin de vie. Pas seulement de protection. Pas seulement de commémoration. Une vraie vie : des mots prononcés, des livres lus, des chansons chantées, des émissions regardées, des leçons vécues, des voyages, des rencontres, des amitiés, des échanges.

Le Concours Cerlogne nous rappelle que l’école peut être le lieu où une langue ancienne revient parler aux enfants. Le Comité de Bard nous rappelle que notre identité francophone n’est pas un vestige du passé, mais une clé pour construire des relations européennes plus fortes. Corrado Gex nous rappelle que culture, école et autonomie sont indissociables.

Il nous appartient de recueillir ces fils et d’en faire une trame nouvelle.